Publié le 25/02/2026

Elles sont au cœur des réformes de l’Arizona. Sauf que mieux former les demandeurs d’emploi sert plus à les départager sur un marché du travail saturé qu’à résorber le chômage.

Ils s’appellent Xavier, Patrick et Tony. Trois parcours différents, un point commun: tous ont suivi, au cours des vingt dernières années, une formation d’insertion socioprofessionnelle dans un centre de compétences du Forem, l’Office wallon de la formation professionnelle et de l’emploi. Pour Xavier, c’était en 2020, au moment du Covid. Il cherchait à approfondir ses connaissances après avoir terminé un bachelier en énergie renouvelable à la HEPL à Liège. “ J’avais l’impression d’être bon dans tout, mais excellent en rien, donc je voulais vraiment me
spécialiser dans quelque chose pour arriver sur le marché du travail” , se souvient le jeune homme de 29 ans. Il s’inscrit alors à Technifutur, un centre de compétences situé sur les hauteurs de Liège. Un choix payant: quelques mois plus tard, il décroche un poste de dessinateur industriel.

Le parcours de Patrick, 55 ans, est plus incertain. Sa formation, suivie dans le même centre, s’est achevée en novembre dernier. Contrairement à plusieurs des autres stagiaires de la formation, il n’a pas encore retrouvé d’emploi. S’il reste convaincu que la formation finira par l’aider, il se montre lucide: “ Les autres ont directement trouvé un travail à l’issue du stage. Moi, il y a la question de l’âge”. Quant à Tony, 53 ans, son expérience s’est révélée décevante. En 2007, il suit une formation en programmation informatique qui ne débouche sur aucun emploi. “ À l’époque, le suivi du Forem était très strict, j’étais obligé d’accepter les offres qu’on me proposait.” Il garde un mauvais souvenir d’un stage qui ne lui convenait pas et n’a plus jamais retenté l’expérience. Aujourd’hui, il se forme seul, via des plateformes en ligne, dans l’espoir de retrouver un travail.

Ce que la réforme va changer

En Wallonie et à Bruxelles, des dizaines de milliers d’autres demandeurs d’emploi, travailleurs en reconversion ou étudiants franchissent chaque année les portes d’un centre de formation pour apprendre un métier ou acquérir de nouvelles compétences. L’offre est vaste: formations courtes ou longues, qualifiantes, professionnalisantes, préformations… Un catalogue riche, pensé pour s’adapter à tous les profils. Mais ce système pourrait bientôt se heurter à ses propres limites. Depuis le 1er janvier 2026, la réforme du chômage a profondément modifié la donne: le droit aux allocations est désormais limité à deux ans. Pour les demandeurs d’emploi, le temps est limité. Afin de conserver leurs indemnités, ils doivent entamer avant l’échéance une formation menant à un métier en pénurie. Les centres sont sous pression, d’autant que les places disponibles restent limitées. David, formateur aux métiers de l’industrie en Wallonie, observe depuis l’annonce de la réforme un afflux inédit de candidats qui l’inquiète: “ Le public que nous recevons en séances d’information est beaucoup plus large et hétérogène qu’avant. Des personnes viennent chez nous dans l’espoir de trouver une solution, alors qu’elles n’ont ni la motivation ni les prérequis nécessaires pour suivre la formation . On cherche à accélérer le retour à l’emploi, très bien. Mais est-ce que ces personnes ont les bases nécessaires? En mathématiques, en français, en langues? ”

Un constat partagé par Bernard Conter, chercheur à l’IWEPS (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique): “ Le risque de la réforme est d’éloigner encore davantage de l’emploi les personnes très peu qualifiées, en les empêchant de suivre des préformations, notamment en alphabétisation. Si le chômage est limité à deux ans, il faut se former plus vite, et donc privilégier des formations plus courtes” . Or, en Wallonie, 40% des demandeurs d’emploi ne disposent que du CESS. À Bruxelles, ils sont 61,3% à ne pas avoir obtenu de diplôme de l’enseignement secondaire supérieur.

Former plus vite, autrement

Face à ces délais raccourcis, le Forem a annoncé 300 actions supplémentaires de recherche d’emploi et l’ouverture de 5.000 places de formation. Dans les centres, on a déjà commencé à s’adapter. “ Il faut former plus vite, tout en répondant précisément aux compétences attendues par les entreprises et au marché de l’emploi local ou régional” , explique Mathieu Zaniol, responsable de la section Hainaut de ConstruForm. Parmi les dispositifs mis en avant figure la formation sur mesure, aussi appelée “coup de poing pénurie”. Ce programme, développé avec les entreprises, vise à former rapidement des chercheurs d’emploi à des métiers en pénurie, selon des besoins très ciblés. “En contrepartie, l’entreprise s’engage à embaucher 80% des stagiaires ayant réussi la formation” , précise-t-il. Autre adaptation: le raccourcissement de la durée des parcours de formation. “La réforme limite les allocations de chômage à deux ans. Nous devons donc former dans des laps de temps plus courts, tout en maintenant la qualité de l’accompagnement tout au long du parcours” , ajoute le responsable.

Cette stratégie d’intensification repose sur une conviction forte du gouvernement Arizona dont l’objectif est de ramener le taux à l’emploi à 80% d’ici 2030: la formation reste l’un des outils les plus efficaces pour favoriser le retour à l’emploi. Les statistiques le prouvent. Aujourd’hui en Wallonie, les demandeurs d’emploi qui suivent une formation professionnelle ont 76% de chances de retrouver un travail dans les douze mois, selon les chiffres du Forem publiés en 2024. À Bruxelles, ce taux s’élève à 70,5%, d’après une étude menée en 2022 par Bruxelles Formation. Bernard Conter relativise. ” La formation est loin d’être une baguette magique qui résoudrait à elle seule le problème du chômage en Belgique. C’est un atout indéniable pour trouver du travail, les études le montrent, mais ce n’est jamais une garantie absolue: au final, c’est l’entreprise qui décide. ”

L’offre, la demande et le grand écart

Pour étayer son propos, le chercheur s’appuie sur les chiffres du Forem. En décembre 2025, 272.160 demandeurs d’emploi étaient inscrits auprès de l’Office wallon, pour environ 38.100 offres d’emploi disponibles. Un déséquilibre frappant: le nombre d’opportunités est largement insuffisant au regard du nombre de personnes sans emploi. “Cela signifie que la formation permet avant tout de gagner des places dans la file d’attente , analyse Bernard Conter. Lorsqu’une offre est publiée, des dizaines, voire des centaines de candidats se positionnent. L’employeur sélectionnera alors la personne qu’il juge la plus adaptée: la plus diplômée, la plus qualifiée, celle qui a suivi le plus de formations .” Au-delà du nombre, la qualité des offres d’emploi interroge également. Moins de la moitié des postes proposés correspond à des contrats à durée indéterminée (CDI), et près d’un tiers concerne des métiers dits “en pénurie” ou “critiques”.

Or, “pénurie” ne signifie pas nécessairement abondance d’emplois, nuance Bernard Conter. ” Prenez, par exemple, le métier de contrôleur aérien, classé en pénurie. On n’en recrute que quelques dizaines par an.” Et ces métiers ne sont pas toujours attractifs: “ Les difficultés à trouver un emploi ne s’expliquent pas toujours par un manque de volonté. Elles sont parfois liées aux conditions de travail: la pénibilité, les horaires, le niveau de salaire ou encore la stabilité de l’emploi”. Une étude de l’Iweps, publiée en novembre 2025 auprès de jeunes de l’enseignement secondaire qualifiant, confirme ce constat: “ Contrairement aux attentes, les formations aux métiers dits “en tension” n’offrent pas nécessairement une insertion plus rapide ni plus stable sur le marché du travail”. Autrement dit, les travailleurs quittent souvent ces filières, découragés par la pénibilité et la précarité. Des contraintes qui rebutent les jeunes, mais encore davantage les personnes plus âgées. En Belgique, le taux de chômage des 50 ans et plus atteignait 4% fin 2025. David en voit défiler quelques-uns dans ses formations: “ Ces personnes sont souvent perdues. Elles ont perdu leur emploi et, pour le marché du travail, elles n’ont plus vraiment de place: jugées trop chères, trop âgées, ou les deux à la fois. Beaucoup cherchent alors une formation pour tenter de s’en sortir, pour ne pas rester bloquées. Mais leurs chances de retrouver un emploi stable restent faibles ”.

L’importance des soft skills

Malgré ces difficultés, près d’un quart des personnes formées en Wallonie et à Bruxelles ont 45 ans ou plus et restent motivées à retrouver un emploi. Et de la motivation, de l’engagement, il en faut: la plupart des formations se déroulent sur plusieurs mois voire des années avec un horaire temps plein, du lundi au vendredi de 7 h à 17 h. Une prime d’un ou deux euros brut par jour peut être prévue, avec des obligations de présence. Si le stagiaire quitte la formation, il peut perdre ses allocations. “ L’objectif est de confronter les stagiaires directement à la réalité d’une entreprise, et donc d’être aussi exigeant que sur un lieu de travail” , explique Thibault Balthazar, porte-parole de Bruxelles Formation. Et son homologue du Forem, Thierry Ney, d’insister: “ Ce que les entreprises recherchent aujourd’hui, ce sont des candidats avec des soft skills. C’est-à-dire des candidats capables de respecter des consignes, de travailler en équipe, de respecter les règles de sécurité ou simplement d’arriver à l’heure”.

Chez ConstruForm, centre wallon dédié aux métiers de la construction, ces soft skills font partie intégrante du parcours. Modules spécifiques, accompagnement individualisé, préparation aux entretiens: tout est mis en place pour renforcer la confiance des stagiaires. “ Des formateurs accompagnent le stagiaire tout au long de la formation et même une fois cette dernière terminée. L’objectif est de le former aux savoir-faire comportementaux et aux valeurs d’une entreprise” , explique Mathieu Zaniol. Mais la réalité reste parfois plus compliquée. “ Au premier jour de ma dernière formation, sur 12 personnes, seules sept sont arrivées à l’heure. Et dans la semaine qui a suivi, mon groupe est resté incomplet” , raconte David. Manque de motivation, fatigue…, les abandons sont monnaie courante. Pour les éviter, un entretien de motivation précède généralement une formation. “ On vérifie la capacité du futur stagiaire à s’engager dans la formation” , explique Mathieu Zaniol. Les questions peuvent être intrusives. “ On essaye de savoir si la personne a des enfants, si elle est en couple, si elle a de l’argent de côté…” “Mais tout cela n’est pas discriminatoire , assure David. Cela permet de ne pas bloquer inutilement une place, alors que les formations sont limitées .”

Bernard Conter insiste sur un point: malgré ses contradictions, la Belgique a la chance d’avoir un système avec une offre de formations relativement étendue et adaptée au plus grand nombre. “ Le système est parfois jugé complexe, mais il a l’avantage de proposer une place à chacun, quel que soit le niveau de qualification, avec l’objectif de mener vers l’emploi. ” Mais ce système de formation étendu reste étroitement dépendant du marché de l’emploi et des choix politiques. La réforme du chômage renforce ainsi une logique déjà présente: face à un nombre d’offres limité, la formation devient un moyen de départager les candidats plutôt que de résorber le chômage. Reste à savoir ce qu’il advient de ceux qui n’entrent pas dans les cases, ou qui comme Patrick ou Tony n’ont pas le temps d’y entrer.

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